Un bouquet de fleurs séchées pour symboliser la slowlife et la saudade

Slowlife : ils n'avaient pas le choix

 

Un jour j'ai parlé à mon avô d'un mouvement qui s'appelait la slowlife. Je lui ai expliqué : ralentir, manger lentement, garder ses vêtements longtemps, fabriquer son pain. Il a écouté en silence. Puis il a haussé les épaules et il m'a dit, sans hostilité, simplement : « Tu sais ce que ça voulait dire, ralentir, à mon époque ? Pas un choix. Pas une philosophie. C'était la fatigue. C'était de ne pas avoir l'argent pour autre chose. »

J'ai réfléchi pendant des années à cette phrase. Et j'ai compris que je m'étais trompée sur la slowlife, sur eux, sur ce qu'on est censés en faire.

La slowlife, ce n'est pas un retour aux pratiques de nos grands-parents. C'est un privilège qu'ils n'ont jamais eu : celui de pouvoir choisir son rythme. Le mouvement est né en Italie en 1986, avec le Slow Food de Carlo Petrini, en réaction à l'ouverture du premier McDonald's de Rome. Quarante ans plus tard, il s'est étendu au travail, aux voyages, aux vêtements, à la maison. Mais sa vérité tient en une phrase : la lenteur, aujourd'hui, c'est un luxe d'urbain. Et reconnaître ça, c'est la première étape pour l'aborder honnêtement.

Mon avô n'était pas un slowlifer

Mon grand-père cultivait son jardin. Il faisait son pain le samedi. Il a gardé le même manteau pendant quinze ans. Il réparait sa chaise en paille au lieu de la racheter.

Il ne faisait rien de tout ça par philosophie. Il le faisait parce qu'il n'y avait pas d'autre option. Cultiver le jardin parce que la viande coûtait cher. Le pain le samedi parce qu'un sac de farine durait la semaine. Le manteau quinze ans parce qu'il n'avait pas les moyens d'en racheter un. La chaise en paille parce qu'on ne jetait pas ce qu'on pouvait sauver.

L'idée romantique selon laquelle ses gestes étaient une « philosophie de vie » est une mythologie de gens qui n'ont jamais manqué. Quand on est pauvre, on ne « choisit pas la sobriété ». On la subit, parfois pendant cinquante ans. Et on rêve, secrètement, de pouvoir un jour ne plus avoir à le faire.

C'est ça que mon avô voulait pour ses enfants et ses petits-enfants. Le choix. La possibilité de ne pas avoir à compter chaque centime, à réparer chaque semelle, à ne jeter aucun bout de pain.

Alors c'est quoi, la slowlife

Le mouvement est né à Rome, le 20 mars 1986. Ce jour-là, un McDonald's ouvre sur la Piazza di Spagna, en plein cœur historique. Pour beaucoup d'Italiens, c'est un symbole : le fast-food qui débarque au pied des marches de la Trinité-des-Monts. Un journaliste piémontais, Carlo Petrini, lance un manifeste qu'il appelle « Slow Food ».

Le Slow Food n'est pas qu'une lutte contre les hamburgers. C'est une réaffirmation : on défend une façon de manger, locale, saisonnière, partagée. En 2025, le mouvement est présent dans plus de 170 pays.

Trois ans plus tard naît le Cittaslow : les villes lentes. Quatre maires italiens (Bra, Greve in Chianti, Orvieto, Positano) signent une charte pour ralentir le rythme urbain. Aujourd'hui plus de 280 villes dans 33 pays ont rejoint le réseau.

En 2004, le journaliste canadien Carl Honoré publie « Éloge de la lenteur », le livre qui sort la slow philosophy hors du seul champ alimentaire. Carl Honoré y raconte sa propre prise de conscience : il s'est surpris à lire des contes du soir « accélérés » à son fils pour gagner cinq minutes. Beaucoup de gens se sont reconnus.

Pourquoi le mouvement existe aujourd'hui

Si la slowlife séduit autant aujourd'hui, c'est qu'on a tellement accéléré qu'on ne sait plus comment faire autrement. Les chiffres parlent :

  • Le temps moyen passé à table en France est passé de 1h38 en 1986 à 33 minutes aujourd'hui.
  • Une marque comme Shein lance environ 7 200 nouveaux produits par jour. Pas par an. Par jour.
  • Un Français regarde son téléphone en moyenne 221 fois par jour.
  • L'industrie textile produit 92 millions de tonnes de déchets par an.

Devant ces chiffres, ralentir devient un acte de résistance. Et un acte de santé. Mais soyons clairs : ce qu'on appelle slowlife aujourd'hui, c'est largement la possibilité, pour ceux qui peuvent se l'offrir, de quitter une rapidité qui les épuise. Ce n'est pas une re-création de la vie d'avant. C'est un choix conscient de réduire ce qui nous abîme, dans la limite de ce qu'on peut se permettre.

Ce qu'on prend de leur expérience, sans la romantiser

Mes grands-parents n'ont pas inventé la slowlife. Ils ont vécu avec peu, et ils ont développé des compétences qui s'avèrent utiles aujourd'hui, non pas parce qu'ils étaient sages mais parce qu'ils n'avaient pas le choix. Ces compétences existent encore, et on peut s'en inspirer en assumant ce qu'on fait : choisir, par envie, ce qu'eux ont subi par nécessité.

Ce qu'on peut emprunter, en toute conscience :

  • Réparer plutôt que jeter, non pas par éthique zen mais parce que c'est techniquement possible et que ça réduit le déchet.
  • Cuisiner ce qu'on a, quand on a la chance d'avoir un frigo correct.
  • Garder ses vêtements longtemps, quand on a les moyens d'acheter de la qualité au départ.
  • Écrire à la main, quand on en a le temps.
  • Attendre une saison, quand on n'est pas obligés de manger ce que le marché propose.

Toutes ces pratiques ont un point commun : aujourd'hui, ce sont des choix. Hier c'étaient des contraintes. Cette nuance change tout. On n'« honore pas la sagesse de nos aînés » en faisant son pain. On profite d'un privilège qu'eux n'ont pas eu, celui de transformer la nécessité en plaisir.

5 gestes pour incarner la slowlife — sans s'illusionner

Si tu lis ces lignes, tu n'as probablement pas envie de tout brûler de ta vie pour aller élever des chèvres dans la Drôme. La question qui revient le plus souvent dans mes échanges, c'est précisément celle-là : par où on commence sans tout changer ? La réponse tient en une phrase. Choisis un seul des cinq gestes ci-dessous. Tiens-le un mois. Si ça t'apporte quelque chose, ajoute-en un. La slowlife elle-même se met en place lentement , et c'est cohérent ! 

1. Un repas par semaine sans écran

Une fois par semaine, un repas à table sans téléphone, sans télé, sans tablette. Pas tous les jours. Une fois. Tu vas redécouvrir le bruit des couverts, les conversations qui s'allongent, les silences qui ne dérangent plus.

2. Un dimanche sans rien planifier

Pas de programme, pas de sortie cochée. Tu te lèves quand tu te lèves. Tu manges quand tu as faim. Tu lis ce que tu veux. Tu cuisines quelque chose qui prend deux heures. Le slow living dans sa version la plus simple.

3. Un objet par mois acheté avec son histoire

Une fois par mois, achète un objet dont tu connais l'origine. Un savon fabriqué près de chez toi, une bouteille d'huile d'olive dont tu sais le nom du producteur, un bol en céramique dont tu peux citer l'atelier. Tu paieras plus cher. Tu en auras besoin moins souvent.

4. Une lettre à la main par mois

Une vraie lettre, sur du papier, à quelqu'un que tu aimes. Pas un mail, pas un SMS. Tu vas voir ce que ça fait, à toi qui écris et à l'autre qui reçoit. 

5. Un repas du dimanche qui prend la matinée

Pas tous les dimanches. Un, par mois, suffit. Tu commences à neuf heures. Tu fais un truc qui demande du temps : un poulet rôti, un risotto, un plat mijoté. Tu ne fais que ça. Le téléphone est dans une autre pièce. Tu vas voir : c'est étrangement reposant.

Ce qu'on m'oppose souvent à cette liste : « Ça doit coûter plus cher, tout ça. » Pas vraiment. Une bouteille d'huile à 22 € qui dure deux mois revient au même prix qu'une bouteille à 6 € qui tient trois semaines. Sur l'année, c'est neutre et parfois moins cher. Ce qui change, c'est la fréquence d'achat. Tu achètes moins souvent, mais mieux.

La slowlife n'est pas notre racine, c'est notre choix

Ce qu'on fait, quand on cuisine un dimanche matin ou qu'on écrit une lettre à la main, c'est autre chose. C'est choisir, dans une vie où on a beaucoup d'options, certaines pratiques que cette génération avait par défaut. C'est un acte de gratitude, pas de mimétisme. On reconnaît ce qu'ils ont rendu possible, la liberté de ne pas tout consommer vite, en l'utilisant pour ralentir consciemment.

C'est aussi pour cette raison qu'avec Amélie nous avons créé Avô Abilio. Notre huile du Douro, qui prend un an entre la cueillette et la bouteille. Nos savons portugais saponifiés à froid, qui sèchent dix mois sur des étagères en bois. Nos linges en lin upcyclés à la main près de Montpellier. Aucun de ces objets n'est une relique du passé. Ce sont des choix contemporains, faits avec respect pour ce qui les a rendus possibles.

C'est aussi notre manière de vivre la saudade portugaise au quotidien — cette nostalgie douce qu'avô Abilio m'a appris à reconnaître sans la nommer.



P.S. Je relis ce que je viens d'écrire et je pense à mon avô. Je crois que ça l'aurait fait sourire qu'on en fasse autant d'histoires.

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Manon - Co-fondatrice d'Avô Abilio

Manon a créé Avô Abilio avec Amélie en 2023, en hommage à son grand-père portugais. Un homme qui n'a jamais ralenti par choix. Le carnet d'Avô Abilio rassemble ce qu'elle apprend en revenant à certaines de ses pratiques, en sachant qu'elle a la chance de pouvoir le faire.

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