Vallée du Douro : les terrasses, les oliviers et l'avô
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Mon avô est né dans une maison qui regardait les terrasses. C'est ce qu'il disait quand on lui demandait d'où il venait, pas le nom du village, pas même la région. La maison qui regarde les terrasses. Au Portugal, dans le Nord, c'est une indication suffisante : tu es du côté du Douro, et le Douro tient en une image, ces marches géantes taillées dans la pente jusqu'au fleuve, où poussent les vignes et les oliviers.
Quand je l'ai accompagné une fois, en octobre, il s'est arrêté en chemin et il a pointé un olivier. « Celui-là, mon père l'a planté. » Puis il a continué de marcher. Pas un mot de plus. La vallée du Douro et les collines qui la bordent, c'est ça : un territoire où chaque arbre a un nom, une date, et souvent un mort qui l'a planté.
La vallée du Douro est une région du nord-est du Portugal, traversée par le fleuve Douro sur environ 200 kilomètres. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2001 sous le nom « Alto Douro Vinhateiro », elle est mondialement connue pour son vin de Porto et ses Douro tinto, mais elle abrite aussi une production d'huile d'olive parmi les plus rares d'Europe. C'est une terre de schiste et de granit, structurée par des terrasses construites à la main depuis le XVIIᵉ siècle, et c'est ici qu'on a délimité, en 1756, la toute première AOC vinicole du monde. Voici ce qu'il faut savoir, et pourquoi mon avô, y tenait tellement.
Où se trouve la vallée du Douro
Le fleuve Douro prend sa source en Espagne, dans la province de Soria, et traverse le Portugal d'est en ouest sur environ 200 kilomètres avant de se jeter dans l'Atlantique à Porto. La « vallée du Douro » désigne en réalité la portion portugaise du fleuve, et plus précisément ses rives très escarpées, étagées en terrasses cultivées.
La région viticole se divise en trois sous-zones :
- Le Baixo Corgo, à l'ouest. C'est le plus humide et le plus accessible. La majorité de la production de Porto blanc et de Porto rosé y est faite.
- Le Cima Corgo, au centre. C'est le cœur historique des grands Portos, autour de Pinhão. C'est aussi la zone la plus photographiée.
- Le Douro Superior, à l'est, jusqu'à la frontière espagnole. Plus sec, plus sauvage, moins fréquenté.
Au nord du Douro Superior, perchés sur les hauteurs, on entre dans la région de Trás-os-Montes, c'est là que mon avô est né. Ce n'est plus la zone viticole du Douro à proprement parler, mais c'est encore le même paysage : les mêmes pentes, les mêmes pierres, les mêmes oliviers. La rivière Douro coule à ses pieds.
Le terroir : granit, schiste et terrasses
Le sol du Douro est en grande partie schisteux, parfois granitique. C'est une roche dure, qui retient mal l'eau, et qui force la vigne ou l'olivier à s'enraciner profond pour aller chercher l'humidité. Cette contrainte produit des fruits plus concentrés, plus aromatiques. C'est l'un des secrets du goût des vins et des huiles du Douro.
Le climat, lui, est continental sec : étés très chauds, hivers froids et secs, peu de précipitations. Là encore, la difficulté du climat fait la qualité du fruit.
Et puis il y a les terrasses. Ce sont elles qui donnent au paysage sa silhouette si particulière. Elles ont été construites pour une seule raison : la pente est trop raide pour cultiver autrement. Sans terrasses, l'eau de pluie emporterait la terre vers le fleuve à la première averse. Alors on a creusé, empilé des pierres, étagé la montagne, pendant trois siècles.
Il faut le dire honnêtement : ces terrasses n'ont pas été construites pour faire joli. Elles ont été construites par des paysans pauvres, à la main, parfois au prix de cassures, de chutes mortelles, de générations entières usées par le travail. Le paysage qu'on admire aujourd'hui depuis les bateaux de touristes est le résultat de plusieurs siècles d'effort de familles modestes.
L'huile d'olive du Douro, et les variétés que mon avô savait nommer
Le Douro est connu pour son vin. Ce qu'on dit moins, c'est qu'il produit aussi l'une des huiles d'olive les plus rares d'Europe.
Mon avô est né à Ventozelo, près de Mogadouro, en Trás-os-Montes, la région qui surplombe le Douro côté nord. C'est là que se trouve la DOP olive d'olive du même nom. Et c'est là que pousse depuis toujours la Negrinha de Freixo, celle dont le nom vient justement de Freixo de Espada à Cinta, un village à une vingtaine de kilomètres de chez lui. Quand on dit que notre huile vient « du Douro », on simplifie un peu. Plus précisément, elle vient des collines qui regardent le fleuve, là où mon grand-père a grandi.
Quatre variétés d'olives dominent dans la zone :
- La Negrinha de Freixo : la star locale. Petite, sombre, avec une chair dense. Elle donne une huile très fruitée, légèrement amère, avec des notes d'amande verte.
- La Cobrançosa : plus douce, plus ronde en bouche. Elle apporte l'équilibre.
- La Madural : qui pousse là où le sol est le plus pauvre. Petite production mais huile très typée.
- La Verdeal Transmontana : verte, franche, parfois ardente.
Mon avô savait reconnaître les arbres en marchant. Il pointait du doigt et nommait : « Negrinha. Cobrançosa. Negrinha encore. » Il ne savait pas lire un menu de restaurant mais il savait nommer toutes les variétés d'olives du verger. Pour moi, ce sont ces deux choses qui définissent un terroir : quand quelqu'un peut le nommer sans réfléchir.
La récolte se fait fin novembre, début décembre, bien plus tard que dans la plupart des autres régions oléicoles européennes. C'est ce qui donne aux huiles de cette zone leur profil particulier : olives plus mûres, huile plus ronde, amertume plus douce.
C'est cette huile-là qu'on a choisie pour notre marque. Notre huile, c'est exactement ça : Negrinha et Cobrançosa, pression à froid, embouteillage à la main près de Montpellier. Parce que c'est l'huile que ma famille a toujours connue.
Le vin : bien plus que du Porto
Quand on dit « Douro », la plupart des gens pensent au vin de Porto. C'est vrai, la production historique du Porto vient d'ici, et c'est même le berceau de cette appellation. Mais le Douro est aussi un grand producteur de vins rouges secs, qu'on appelle simplement « Douro » (ou « Douro DOC »), et qui sont parmi les plus beaux du Portugal.
Les cépages-rois sont :
- La Touriga Nacional : la reine. Elle donne des vins puissants, structurés, profonds, capables de garder longtemps.
- La Tinta Roriz : qu'on appelle Tempranillo en Espagne. Elle apporte fruit et souplesse.
- La Touriga Franca : qui s'épanouit en altitude et apporte de la fraîcheur.
- La Tinta Cão et la Tinta Barroca, qu'on assemble en plus petite quantité.
Une chose importante à savoir : le Douro est la première région vinicole au monde à avoir été délimitée légalement. C'est le marquis de Pombal qui a tracé les frontières en 1756, deux siècles avant les AOC françaises. Cette précocité explique pourquoi le vin de Porto a pu construire sa réputation internationale dès le XVIIIᵉ siècle.
Côté visites, certaines Quintas sont plus accueillantes que d'autres. La Quinta do Crasto, perchée au-dessus du fleuve, propose des dégustations qui méritent le détour. La Quinta do Noval, plus historique, garde une tradition viticole quasi intacte depuis le XVIIᵉ. Et la Quinta do Vale Meão, plus à l'est, fait partie des grands noms contemporains.
Comment visiter le Douro (et pourquoi pas en deux jours)
Si tu envisages d'y aller, voici les choses utiles à savoir.
Les villes-clés
- Pinhão : le cœur du Cima Corgo, parfait pour rayonner. Petite gare de train avec ses azulejos historiques.
- Peso da Régua : capitale historique du Douro, plus animée. Bonne base si tu veux des restaurants.
- São João da Pesqueira : village perché, peu touristique, vues spectaculaires.
- Vila Real : porte d'entrée nord, plus grande ville. Pas indispensable mais pratique.
- Mogadouro : plus haut dans les terres, en Trás-os-Montes. Hors des circuits classiques. Le pays des oliviers et des amandiers.
Comment y aller ?
Trois options. La plus magique : prendre le train depuis Porto, sur la Linha do Douro, qui longe le fleuve sur les derniers 100 kilomètres. Vue garantie. La plus pratique : louer une voiture à Porto et faire la vallée à ton rythme. La plus romantique : une croisière de 1 à 3 jours sur le Douro depuis Porto.
Combien de temps prévoir ?
Pas deux jours. C'est l'erreur classique. Le Douro ne se livre pas en 48 heures de city-trip. Compte 4 à 5 jours minimum, un jour à Pinhão, un jour de visite de Quintas, un jour de croisière courte, un jour à se perdre sur les routes secondaires, un jour à ne rien faire. Le terroir parle à ceux qui prennent le temps.
Ce qui ne tient pas dans une valise
Tout ce qu'on aime au Douro ne rentre pas dans une valise. Les bouteilles cassent. Les odeurs s'estompent. Les avôs meurent.
C'est pour ça qu'on a fait Avô Abilio. Pas une marque, pas un concept. Juste un atelier près de Montpellier où on continue, lentement, ce qu'eux faisaient là-bas. Notre huile du Douro, embouteillée à la main. Les savons saponifiés à froid pendant dix mois. Les linges en lin de famille.
On ne ramène pas le Douro. On essaie juste de ne pas le perdre.
P.S. Si tu y vas un jour, ne reste pas qu'à Pinhão. Loue une voiture, monte dans les terres, vers Mogadouro et Trás-os-Montes. C'est là que mon avô est né, et c'est là que les oliviers Negrinha sont les plus vieux.
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Manon - Co-fondatrice d'Avô Abilio
Manon a créé Avô Abilio avec Amélie en 2023, en hommage à son grand-père portugais, né à Ventozelo, près de Mogadouro, dans les collines qui surplombent le Douro. Le carnet d'Avô Abilio rassemble ce qu'elle apprend en revenant aux gestes et aux terroirs qu'on lui a transmis.
Crédits photos : Gildas Debaussart - Commouvoir/Christophe Depernet