Photo de famille au Portugal : héritage du grand-père Abilio

Saudade : ce que mon avô m'a appris

Mon grand-père Abilio s'asseyait sur la terrasse, le soir, et regardait quelque chose au loin que je ne voyais pas. Il appelait ça la saudade. Je ne savais pas que ce mot avait un nom. Je savais juste que parfois, les yeux des grands devenaient brillants quand on parlait du Portugal, et qu'ils ne disaient plus rien pendant un long moment.

La saudade, c'est un mot portugais intraduisible. Un mélange de nostalgie, de manque tendre et de douceur, la trace que laisse une personne ou un lieu qu'on aime, et qui n'est pas là. Le mot apparaît au XVᵉ siècle dans la poésie portugaise, traverse cinq siècles de fado et de littérature, et continue de structurer la culture portugaise aujourd'hui. Je vais essayer de te raconter ce qu'avô Abilio m'en a transmis.

D'où vient le mot saudade

On dit que le mot vient du latin « solitas, solitatis »  la solitude. Il est passé par « soledade » en portugais médiéval, par « suidade », et il s'est posé sur « saudade » au XVᵉ siècle. Cinq siècles dans la bouche des Portugais avant d'arriver dans la mienne.

Sa première trace écrite est dans la poésie de Bernardim Ribeiro, autour de 1500, dans un roman qu'on appelle « Menina e Moça »  l'un des textes fondateurs de la littérature portugaise. À cette époque, le pays vivait ses Grandes Découvertes. Les bateaux partaient pour des mois, parfois des années. Vasco de Gama atteignait l'Inde en 1498, Pedro Álvares Cabral abordait le Brésil en 1500, les marins partaient vers Macao, vers le Mozambique, vers l'Angola. Beaucoup ne revenaient jamais.

Quand mon grand-père m'a expliqué ça, je me souviens d'avoir compris quelque chose. La saudade n'est pas une nostalgie de gens cultivés. C'est l'expérience quotidienne d'un peuple qui passe sa vie à attendre quelqu'un qui est parti loin. Ma propre famille a fait la même chose, plus tard, en quittant le Portugal pour la France. Le mot était déjà dans les valises.

Pourquoi ce n'est pas (juste) de la nostalgie

On me dit souvent : « la saudade, c'est de la nostalgie, non ? ». Pas tout à fait. Et c'est ce que mon grand-père essayait de m'expliquer.

La nostalgie, au sens propre, c'est un mot grec : « nostos », le retour, et « algos », la douleur. La douleur du retour impossible. Un regard tourné vers un passé révolu. La nostalgie regarde derrière, et elle pèse.

La mélancolie, c'est encore autre chose : un état qui assombrit. Quelque chose qui ne lâche pas.

La saudade, elle, contient toujours une douceur. Les Portugais disent « doce saudade », la douce saudade. On peut avoir la saudade d'une personne qu'on va revoir dans deux semaines. La saudade d'une maison où on retournera l'été prochain. C'est un manque qui contient déjà l'espoir du retour. Une émotion en mouvement, pas un regret figé.

L'écrivain Eduardo Lourenço a écrit un livre qui s'appelle « Mythologie de la saudade » en 1988 ,c'est le livre de référence, j'en ai même un exemplaire. Il y donne la définition la plus juste que j'aie lue : la saudade est « une présence par l'absence ». Ce qui manque devient plus présent par le fait même qu'il manque. Quand je relis cette phrase, je revois mon avô sur sa terrasse.

Le fado, le dimanche, dans la cuisine de ma grand-mère

La saudade a une musique. Elle s'appelle le fado.

Le fado, c'était la musique qui passait dans la cuisine de ma grand-mère. Le dimanche soir, surtout. Elle ne parlait jamais pendant qu'Amália chantait. C'est plus tard que j'ai appris que ce n'était pas juste « la musique de Mamie » , que le fado était né à Lisbonne au XIXᵉ siècle, dans les quartiers populaires d'Alfama, de Mouraria et du Bairro Alto, et qu'il était inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO depuis 2011 (comme le pasteis de nata non ?!)

Le fado se chante seul, accompagné d'une guitare classique et de la guitarra portuguesa, cet instrument à douze cordes au son cristallin. La fadista porte traditionnellement du noir. Elle ferme parfois les yeux. Elle chante des textes courts qui parlent presque toujours de la saudade, d'un amour parti, d'un quartier perdu, d'une ville rêvée.

La saudade aujourd'hui : la mienne

La saudade n'est pas un mot d'archive. Elle continue d'habiter la vie portugaise contemporaine et celle des cinq millions de Portugais qui vivent hors du pays. C'est la plus grande diaspora d'Europe occidentale par habitant : ma famille en fait partie, et probablement la tienne ou celle d'un de tes amis.

Depuis 2013, le Portugal a même officialisé une « Dia da Saudade », le 30 janvier. Pas de cérémonie ; plutôt une invitation collective à passer un coup de fil à quelqu'un qu'on ne voit plus assez, à cuisiner un plat d'enfance, à écouter une chanson qu'on aime.

Pour moi, la saudade vit dans des gestes minuscules. Une grand-mère qui prépare le bacalhau com natas comme à Porto, alors qu'elle vit à Paris depuis quarante ans. Un fils qui rapporte des pastéis de nata dans sa valise. Une bouteille d'huile d'olive du Douro débouchée un dimanche soir, qui ramène en une seconde l'odeur d'une terre familiale dans une cuisine du Nord. Une andorinha en céramique posée sur l'étagère de la salle de bain, petite hirondelle silencieuse qui dit « je viens de là-bas ».

C'est exactement pour ces gestes-là qu'avec Amélie nous avons créé Avô Abilio. La saudade, ce n'est pas une mélancolie de salon. C'est ce qui pousse à dérouler un linge en lin de famille, à allumer un feu en novembre pour la fête de São Martinho, à choisir une huile d'olive sur la couleur d'un terroir qu'on n'a jamais arpenté soi-même mais qui appartient à quelqu'un qu'on a aimé. Des gestes simples qui rendent présents les absents.

La saudade en une phrase

La saudade, c'est l'art portugais de transformer le manque en lien. On reconnaît ce qui n'est pas là, et au lieu de le pleurer, on le fait vivre dans un objet, une recette, une chanson, une histoire qu'on raconte à ses enfants. Avô Abilio est née pour ça : pour qu'un peu du Portugal continue d'exister loin de lui, dans des mains et des cuisines françaises. Notre huile du Douro, les savons portugais, les hirondelles en céramique : ce ne sont pas des produits, ce sont des prétextes pour ne pas oublier.



P.S. Je relis cet article et je me rends compte qu'il y manque l'essentiel : le silence de mon avô. Je t'ai donné des mots, des dates, des noms d'auteurs. Mais la saudade, elle commence là où les mots s'arrêtent.
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Manon - Co-fondatrice d'Avô Abilio

Manon a créé Avô Abilio avec Amélie en 2023, en hommage à son grand-père portugais. Le carnet d'Avô Abilio rassemble ce qu'elle apprend en revenant au Douro, ce qu'elle ramène dans sa valise, et ce qu'elle aurait voulu demander avant qu'il ne soit trop tard.


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